jeudi 1 mai 2008
"Pourquoi le socialisme ?'...
En ces temps où le doute s'installe dans l'opinion, où les socialistes donnent parfois l'impression de perdre leur âme militante, je vous propose de relire ce texte que je trouve extraordinaire d'Albert Einstein. En ces temps où chacun prétend posséder (sa part de) la vérité, je pense qu'il est bon de donner une leçon de relativité par le maître en la matière. Scientifique plus que reconnu, militant sans vraiment le savoir pour un monde meilleur même si ses recherches furent détournées de leur but initial, Albert Einstein explique à travers cet écrit pourquoi il pense que le socialisme est l'idéologie, le projet de société, auquel il croit pour les générations futures, pour assurer la paix sociale et la régulation de l'économie notamment.
Bonne lecture.
Pourquoi le socialisme ?, par Albert Einstein.
Est-il convenable qu’un homme qui n’est pas versé dans les questions économiques et sociales exprime des opinions au sujet du socialisme ? Pour de multiples raisons je crois que oui.
Considérons d’abord la question au point de vue de la connaissance scientifique. Il pourrait paraître qu’il n’y ait pas de différences méthodologiques essentielles entre l’astronomie, par exemple, et l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de découvrir les lois généralement acceptables d’un groupe déterminé de phénomènes, afin de rendre intelligibles, d’une manière aussi claire que possible, les relations réciproques existant entre eux. Mais en réalité de telles différences existent. La découverte de lois générales en économie est rendue difficile par la circonstance que les phénomènes économiques observés sont souvent influencés par beaucoup de facteurs qu’il est très difficile d’évaluer séparément. En outre, l’expérience accumulée depuis le commencement de la période de l’histoire humaine soi-disant civilisée a été ó comme on le sait bien ó largement influencée et délimitée par des causes qui n’ont nullement un caractère exclusivement économique. Par exemple, la plupart des grands États dans l’histoire doivent leur existence aux conquêtes. Les peuples conquérants se sont établis, légalement et économiquement, comme classe privilégiée du pays conquis. Ils se sont attribués le monopole de la terre et ont créé un corps de prêtres choisis dans leur propre rang. Les prêtres, qui contrôlèrent l’éducation, érigèrent la division de la société en classes en une institution permanente et créèrent un système de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en grande partie inconsciemment, guidé dans son comportement social.
Mais la tradition historique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part nous n’avons dépassé ce que Thorstein
Veblen appelait " la phase de rapine " du développement humain. Les faits économiques qu’on peut observer appartiennent à cette phase et les lois que nous pouvons en déduire ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel du socialisme est de dépasser la phase de rapine du développement humain et d’aller en avant, la science économique dans son état actuel peut projeter peu de lumière sur la société socialiste de l’avenir.
En second lieu, le socialisme est orienté vers un but éthico-social. Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les faire pénétrer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus fournir les moyens par lesquels certains buts peuvent être atteints. Mais les buts mêmes sont conçus par des personnalités animées d’un idéal moral élevé et ó si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants et vigoureux ó sont adoptés et portés en avant par ces innombrables êtres humains qui, à demi inconscients, déterminent la lente évolution de la société.
Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui touchent à l’organisation de la société.
D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas longtemps, que la société humaine traverse une crise, que sa stabilité a été gravement troublée. Il est caractéristique d’une telle situation que des individus manifestent de l’indifférence ou, même, prennent une attitude hostile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils appartiennent. Pour illustrer mon opinion je veux évoquer ici une expérience personnelle. J’ai récemment discuté avec un homme intelligent et d’un bon naturel sur la menace d’une autre guerre, qui, à mon avis, mettrait sérieusement en danger l’existence de l’humanité, et je faisais remarquer que seule une organisation supranationale offrirait une protection contre ce danger. Là-dessus mon visiteur me dit tranquillement et froidement : " Pourquoi êtes-vous si sérieusement opposé à la disparition de la race humaine ? "
Je suis sûr que, il y a un siècle, personne n’aurait si légèrement fait une affirmation de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a vainement fait des efforts pour établir un équilibre dans son intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réussir. C’est l’expression d’une solitude et d’un isolement pénibles dont tant de gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un moyen d’en sortir ?
Il est facile de soulever des questions pareilles, mais il est difficile d’y répondre avec tant soit peu de certitude. Je vais néanmoins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que je me rende parfaitement compte que nos sentiments et nos tendances sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent pas être exprimés dans des formules aisées et simples.
L’homme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et d’améliorer leurs conditions de vie. C’est seulement l’existence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son fond, fixée par l’hérédité. Mais la personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement. Le concept abstrait de " société " signifie pour l’individu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société ó dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle ó qu’il est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société. C’est la " société " qui fournit à l’homme la nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible par le labeur et les talents de millions d’individus du passé et du présent, qui se cachent sous ce petit mot de " société ".
Il est, par conséquent, évident que la dépendance de l’individu de la société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé ó exactement comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire, la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de communication orale ont rendu possibles des développements parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la science, dans les réalisations de l’ingénieur et dans les úuvres d’art. Ceci explique comment il arrive que l’homme peut, dans un certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment, dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.
L’homme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y compris les impulsions naturelles qui caractérisent l’espèce humaine. De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle qu’il reçoit de la société par la communication et par beaucoup d’autres moyens d’influence. C’est cette constitution culturelle qui, dans le cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très haut degré, les rapports entre l’individu et la société. L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres humains peut présenter de grandes différences, étant donné qu’il dépend des modèles de culture dominants et des types d’organisation qui prédominent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder leurs espérances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.
Si nous nous demandons comment la structure de la société et l’attitude culturelle de l’homme devraient être changées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons constamment tenir compte du fait qu’il y a certaines conditions que nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, la nature biologique de l’homme n’est point, pour tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les développements technologiques et démographiques de ces derniers siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des populations relativement denses, qui possèdent les biens indispensables à leur existence, une extrême division du travail et une organisation de production très centralisée sont absolument nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On n’exagère pas beaucoup en disant que l’humanité constitue à présent une communauté planétaire de production et de consommation.
Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance de la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.
L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif ó non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production ó c’est-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation ainsi que, par surcroît, les biens en capital ó pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.
Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler " ouvriers " tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est " libre ", ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.
Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins Privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.
La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants: premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable ; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories d’entre eux une meilleure forme de " contrat de travail libre ". Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup du capitalisme " pur ".
La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi ; une " armée " de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre des chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.
Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme. Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à sa carrière future.
Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’un façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.
Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ?
Albert Einstein, " Pourquoi le socialisme ? ", Conceptions scientifiques, morales et sociales, Bibliothèque de philosophie scientifique, Flammarion, Paris, 1952, pp. 125-132.
jeudi 22 novembre 2007
La Forge, organiser une nouvelle réflexion à gauche
Samedi 10 novembre, à l’IEP de Paris, 200 chercheurs, universitaires,
syndicalistes, responsables associatifs, élus, fonctionnaires ou chefs
d’entreprise ont lancé la Forge. Depuis sa mise en ligne le site de
la
Forge a reçu en trois jours plus de 2000 visiteurs, signe de l’intérêt
suscité par cette initiative.
Benoît Hamon et Noël Mamère, fondateurs de La Forge ont présenté les buts de ce Think Tank entièrement dédié au réarmement théorique et pratique de la gauche dans la perspective d’une reconquête du pouvoir.
Le premier débat de la Forge intitulé “les idées sans la gauche” a
permis d’éclairer les raisons du divorce
entre la gauche politique et
le monde intellectuel. Il a proposé un premier diagnostic des débats
qui se développent sans traduction politique par la gauche, des sujets
de plus en plus nombreux qui échapperaient au clivage droite-gauche,
des relations consuméristes qui caractérisent les relations des
personnalités politiques avec les intellectuels. Pour débattre de ce
thème, Muriel Gremillet, journaliste, Caroline Fourest, essayiste et
journaliste, Philippe Marlière, Universitaire, Rémi Lefebvre,
Universitaire et Philippe Besson, écrivain ont présenté leurs travaux
et réflexions sur le sujet.
La Forge est née en réaction à un triple échec de la Gauche. Échec
électoral avec la double défaite de 2002 et 2007 ; échec social avec
l’éloignement progressif des catégories populaires de la Gauche ; échec
idéologique dès lors que la Gauche apparait désormais aux yeux des
Français comme le parti de l’ordre
ancien tandis que la droite réussit
le tour de force d’incarner le camp du mouvement.
Intellectuels, universitaires, praticiens de l’administration et de la société civile portent des réflexions qui analysent la société, la décryptent, et préconisent des solutions. Les sujets qu’ils interrogent sont nombreux : croissance des inégalités sociales et territoriales dans un contexte de concurrence internationale exacerbée, reproduction sociale dans une société figée, crise des médias dans une démocratie française imparfaite, construction européenne à réorienter pour permettre une stratégie industrielle et économique, nouvelle priorité donnée à l’environnement. Sur tous ces sujets la rencontre entre les idées et la Gauche ne s’opère plus.
La gauche doit se réconcilier avec le monde des idées, elle doit
repenser son action dans la perspective, non pas seulement de gagner le
pouvoir mais également d’y réussir. Dans ce but, elle doit renouveler
le travail
de pensée politique avec un travail exigeant et critique,
destiné à être publié et partagé.
La Forge est un think tank indépendant, dévoué à la recherche, à l’analyse des questions actuelles et émergentes dans notre société et à la promotion de solutions politiques innovantes. Regroupant des chercheurs et des universitaires, des responsables syndicaux, politiques et associatifs d’horizons divers, des hauts fonctionnaires, des praticiens de l’entreprise, La Forge propose, à l’attention des décideurs politiques, des médias et de tous les citoyens une réflexion, une analyse et des propositions pour que la Gauche puisse à nouveau gagner la bataille des idées et des consciences.
mercredi 14 novembre 2007
Le poing et la rose...
Lorsque le
Parti socialiste naît à Alfortville, en mai 1969, pour bien marquer la
rupture avec la SFIO, la modification du titre s'accompagne de
l'abandon de son insigne. Mais sans que l'on songe à lui en substituer
un autre.
Ce n'est qu'après Epinay que le Parti adoptera un nouveau symbole, " le poing et la rose ".
Cet
emblème a été conçu, à la fin de l’année 1969, par Marc Borret, un
illustrateur contacté par Yann Berriet, graphiste et militant
socialiste. Paul Calandra, alors responsable de la propagande de la
fédération de Paris du " nouveau " Parti socialiste dirigée par le
CERES, lui en avait passé commande. Georges Sarre, chargé de la
propagande, précisait dans le Livre Blanc 1969-1971 édité par la Fédération de Paris en juin 1971, que " dès
le mois de janvier 1970, une campagne d’affichage était lancée. Elle
utilisait une nouvelle affiche confectionnée spécialement par la
fédération (le sigle d’une rose dans un poing fermé). "Ce logo fut
diffusé dans le deuxième semestre 1970 mais c’est surtout à l’occasion
des élections municipales de mars 1971 qu’il connut un plus large écho
sur Paris. A aucun moment il ne semble que le CERES ait cherché à la
reprendre à son compte, ni dans ses publications ni d’aucune manière.
Encore moins le Parti socialiste, ce qui confirme si besoin en était
son peu d’attention pour ce genre de questions, qui laisse ainsi la
fédération de Paris développer sur ses terres ses propres signes de
reconnaissance. En septembre 1971, la Parti socialiste décide donc
d’adopter et de s’approprier " le poing et la rose ". La participation
du CERES à la nouvelle majorité et le rôle de Georges Sarre à la
commission propagande ne sont pas étrangers à ce choix.
L’emblème
apparaît sur un tract officiel du Parti socialiste en septembre 1971.
En novembre, à la une de Combat socialiste, nouvel organe mensuel lancé
par le secteur entreprise, le logo se signale pour la première fois sur
un organe de presse. Dès la fin de l’année 1971, le PS édite les
statuts adoptés à Épinay en brochure avec l’emblème en couverture comme
sur les brochures du même format (10,5 x 29,7) qui paraissent début
1972 : sur les libertés, les relations syndicats-parti, l’histoire du
mouvement ouvrier… A l’occasion du lancement du programme du Parti
socialiste " Changer la Vie " en mars 1972, " le Poing et la rose " est
présent partout, sur les affiches, les tracts, en banderoles derrière
les tribunes dans les meetings (par contre le programme Changer la vie et le programme commun de gouvernement, édités par Flammarion en 1972 ont en couverture la photographie d’une main tenant une rose et non le logo).
La
campagne du référendum sur l’Europe fournit l’occasion de toucher un
public encore plus large. Le poing et la rose s’impose dans le paysage
politique français et européen à mesure que le PS poursuit sa percée.
Pour en savoir plus : site de l'OURS (Office Universitaire de Recherche Socialiste)
mardi 30 octobre 2007
Voracité, par Ignacio Ramonet
à lire l'Edito du Monde Diplomatique par Ignacio Ramonet
Tandis que, contre l’horreur économique, le discours critique – qu’on appela un temps altermondialiste – s’embrouille et devient soudain inaudible, un nouveau capitalisme s’installe, encore plus brutal et conquérant. C’est celui d’une catégorie nouvelle de fonds vautours, les private equities, des fonds d’investissement à l’appétit d’ogre disposant de capitaux colossaux (1).
Les noms de ces titans – The Carlyle Group, Kohlberg Kravis Roberts & Co (KKR), The Blackstone Group, Colony Capital, Apollo Management, Starwood Capital Group, Texas Pacific Group, Wendel, Eurazeo, etc. – demeurent peu connus du grand public. Et, à l’abri de cette discrétion, ils sont en train de s’emparer de l’économie mondiale. En quatre ans, de 2002 à 2006, le montant des capitaux levés par ces fonds d’investissement, qui collectent l’argent des banques, des assurances, des fonds de pension et les avoirs de richissimes particuliers, est passé de 94 milliards d’euros à 358 milliards ! Leur puissance de feu financière est phénoménale, elle dépasse les 1 100 milliards d’euros ! Rien ne leur résiste. L’an dernier, aux Etats-Unis, les principaux private equities ont investi quelque 290 milliards d’euros dans des rachats d’entreprises, et plus de 220 milliards au cours du seul premier semestre 2007, prenant ainsi le contrôle de huit mille sociétés... Déjà, un salarié américain sur quatre – et près d’un salarié français sur douze – travaille pour ces mastodontes (2).
La France est d’ailleurs devenue, après le Royaume-Uni et les Etats-Unis, leur première cible. L’an dernier, ils y ont fait main basse sur quatre cents entreprises (pour un montant de 10 milliards d’euros), et ils en gèrent désormais plus de mille six cents. Des marques fort connues – Picard, Dim, les restaurants Quick, Buffalo Grill, les Pages jaunes, Allociné ou Afflelou – se retrouvent sous le contrôle de private equities, le plus souvent anglo-saxons, qui lorgnent maintenant sur des géants du CAC 40.
Le phénomène de ces fonds rapaces est apparu il y a une quinzaine d’années mais, dopé par un crédit bon marché et à la faveur de la création d’instruments financiers de plus en plus sophistiqués, il a pris ces derniers temps une ampleur préoccupante. Car le principe est simple : un club d’investisseurs fortunés décident de racheter des entreprises qu’ils gèrent ensuite de façon privée, loin de la Bourse et de ses règles contraignantes, et sans avoir à rendre compte à des actionnaires pointilleux (3). L’idée, c’est de contourner les principes mêmes de l’éthique du capitalisme en ne pariant que sur les lois de la jungle.
Concrètement, nous expliquent deux spécialistes, les choses se passent ainsi : « Pour acquérir une société qui vaut 100, le fonds met 30 de sa poche (il s’agit d’un pourcentage moyen) et emprunte 70 aux banques, en profitant des taux d’intérêt très faibles du moment. Pendant trois ou quatre ans, il va réorganiser l’entreprise avec le management en place, rationaliser la production, développer des activités et capter tout ou partie des profits pour payer les intérêts... de sa propre dette. A la suite de quoi, il revendra la société 200, souvent à un autre fonds qui fera la même chose. Une fois remboursés les 70 empruntés, il lui restera 130 en poche, pour une mise initiale de 30, soit plus de 300 % de taux de retour sur investissement en quatre ans. Qui dit mieux (4) ? »
Alors qu’ils gagnent personnellement des fortunes démentielles, les
dirigeants de ces fonds pratiquent désormais, sans états d’âme, les
quatre grands principes de la « rationalisation » des entreprises :
réduire l’emploi, comprimer les salaires, augmenter les cadences et
délocaliser. Encouragés en cela par les autorités publiques,
lesquelles, comme en France aujourd’hui, rêvent de « moderniser »
l’appareil de production. Et au grand dam des syndicats, qui crient au
cauchemar et dénoncent la fin du contrat social.
Certains pensaient qu’avec la globalisation le capitalisme était enfin repu. On voit maintenant que sa voracité semble sans limites. Jusqu’à quand ?
Ignacio Ramonet.
(1) Lire Frédéric Lordon, « Quand la finance prend le monde en otage », Le Monde diplomatique, septembre 2007.
(2) Lire Sandrine Trouvelot et Philippe Eliakim, « Les fonds d’investissement, nouveaux maîtres du capitalisme mondial », Capital, Paris, juillet 2007.
(3) Lire Philippe Boulet-Gercourt, « Le retour des rapaces », Le Nouvel Observateur, Paris, 19 juillet 2007.
(4) Cf. Capital, op. cit.
mardi 23 octobre 2007
La séparation, le divorce de Cécilia Sarkozy et du Président Nicolas : brève réflexion sur la relation Amour-Pouvoir
Désolé, les médias s’y intéressant autant (dans leur esprit/objectif vendeur) que forcément cela fait réfléchir. Cependant, je ne veux pas ici entrer dans un jugement quelconque de l’un ou de l’autre, leurs questions personnelles doivent je le pense restées d’ordre privé. Je ne veux pas non plus entrer ici dans le débat constitutionnel du statut ou pas statut du conjoint du président ou de la présidente de la République, encore que la modification constitutionnelle voulue par Chirac aurait pu quelque peu embêter Nicolas Sarkozy en cas de divorce plus délicat (mais on peut aisément comprendre également qu’il ne serait pas dans « l’intérêt » de Cécilia Sarkozy d’entrer dans un conflit avec son mari de président).
Non je voudrais ici livrer quelques très courtes réflexions sur la relation entre l’Amour et le Pouvoir, en réalité poser les questions que l’on peut se poser, sans nécessaire y apporter des réponses.
On peut voir plusieurs angles de questionnement : la relation amour-pouvoir dans le sens amour du pouvoir,
peu intéressant ici dans ma réflexion ; le regard de la personne détenant un certain pouvoir (quel qu’il soit : démocratique ou non, en politique ou non) sur celle qu’elle aime ou dit aimer ; le regard de la personne aimant celle qui détient le pouvoir (ici Cécilia Sarkozy) ; les regards croisés de deux personnes s’aimant et détenant toutes deux un pouvoir selon une certaine hiérarchie devant un jour s’inverser (le couple Royal-Hollande).
Passons plus rapidement sur ce qui me semble moins intéressant (en tous cas dans cet article).
Je ne parle pas de la question de l’amour du pouvoir, qui, à différencier de l’ambition, semble plutôt être d’une certaine perversion, naturelle au genre humain à en croire certains comme Montesquieu.
Le regard de la personne détenant un pouvoir sur celle qu’elle aime peut parfois sembler hautain et méprisant. Pourtant je continue à penser, peut-être naïvement, qu’il est possible d’aimer tout en étant fortement attirer par un pouvoir qui nous dépasse, qu’il se fonde dans un intérêt, un égo personnel, tout comme dans l’idée d’utilité sociale et de service d’intérêt général, certains objecteront même qu’il s’agit d’un même sentiment lié à l’égo voire l’égoïsme naturellement humain.
Je voudrais plus réfléchir sur le regard de la personne dans la situation de Cécilia Sarkozy ici au grand jour mais qui doit exister plus souvent qu’on ne le dit, et qu’on le pense. Lorsqu’on vit avec une personne qui exerce de hautes responsabilités, qui détient un certain pouvoir, que cela déteint sur le couple, sur la vie, sur la famille. Cécilia Sarkozy est parti, peut-être tout simplement parce qu’elle ne l’aimait plus. Et si l’ambition de son mari, le temps que celui-ci passait à construire son ascension (et je ne parle même pas du sentiment d’inutilité ou de médiocrité que celle-ci devait parfois ressentir) avait usé l’amour qu’elle lui portait ? Est-il possible d’aimer quelqu’un qui semble aimer plus fort son ambition, sa vision, sa mission, son devoir, sa responsabilité, son emploi ? Et cela parce qu’il y passe plus de temps, y fait plus d’efforts, et le rend prioritaire sur tout ou presque à commencer par le bonheur des gens qu’il aime en premier lieu sa famille et la personne qu’il aime. Nicolas Sarkozy était – paraît-il – très amoureux de sa femme. Elle aussi. Cela faisait une vingtaine d’années qu’ils étaient ensemble. Ils ont gravi ensemble les marches que s’ouvraient Nicolas. A la dernière, Cécilia est partie. C’était trop ? Etait-ce pas assez pour Nicolas ? Toutes ces questions doivent interroger sur la relation que nous entretenons au pouvoir, aux responsabilités, à son emploi, au bonheur et à la vie que nous entendons vivre, et pas tout seul… Lui voulait se hisser à la présidence de la République, il aura vécu un plaisir personnel et collectif en même temps qu’une déchirure et une perte très personnelle mais quelque peu collective (mais à plus courte échelle) de part les conséquences sur sa famille, déjà recomposée. Elle l’aura suivi, n’aurait peut-être jamais vraiment pu profiter de la personne qu’elle avait épousé, ses enfants non plus d’ailleurs. Où est la limite ? Lorsque le bonheur ensemble n’est plus compatible aux ambitions de l’un ou l’autre, dans quel sens faut-il alors être égoïste ? Dans le sens de sa carrière ? Dans le sens de sa famille ? Dans le sens de la relation publique
collective ? Dans le sens du cadre privé quasi individuel ?
Du coup, je ne parle même pas du couple Hollande-Royal, qui quant à lui, peut sembler s’être déchiré sur l’autel de la conquête du pouvoir politique, peut-être plus dans une lutte d’ambition, entraidée au départ et en combat par la suite, que par la simple usure lié à l’implication de l’un ou l’autre dans la tentative de convertir son ambition en réalité.
Beaucoup de questions et peu de réponses…
jeudi 11 octobre 2007
Reflexion sur "la vérité"...
En politique en général, chez certains socialistes en particulier, l'argument - d'autorité - de "vérité" est régulièrement utilisé. Pour beaucoup, c'est en citant Jaurès (en juillet 1903 : "le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire, c'est de na pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire echo aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques") ou en se réclamant de sa pensée qu'ils le font. Cependant, je pense qu'il est nécessaire d'en revenir...
Expliquer que "c'est faut" ou "c'est vrai", ou pire encore : "tu as raison/tort" lorsque l'on se trouve dans un débat politique, c'est non seulement prétentieux mais c'est en plus donner à l'énoncé un côté quasi divin puisque il s'agit de Vérité que l'on appuie sur des analyses ou des lectures, mais en plus on lui donne (logiquement) un côté universel et perpétuel, qui en plus ne pourrait supporter la contradiction.
Il s'agit essentiellement d'un débat philosophique. Cependant, je fais parti de ceux qui pensent que la philosophie ("l'amour de la pensée") est transversale, présente partout, dans tout idée, dans tout langage. Il en est pratiquement de même avec la politique. Si la vérité s'immisce en politique, il convient je pense d'en revenir à la philosophie.
Pour cela, je voudrais rappeler les paroles d'un des principaux sophistes Protagoras, chassé de Rome en son temps pour "impiété", celui qui n'avait de cesse de méler relativisme et scepticisme était dur avec ceux qui s'érigeaient en détenteur de la Vérité : "ce que l'homme appelle vérité, c'est toujours sa vérité, c'est-à-dire l'aspect sous lequel les choses lui apparaissent". En politique, le recours à une prétendue vérité est un argument que l'on utilise principalement lorsqu'on estime avoir un ascendant avec la/les personnes avec qui on débat. La vérité n'existe pas en politique, c'est une affaire de convictions personnelles et surtout collectives, de débats et de confrontations.
Les historiens m'objecteront, qu'en Histoire, on peut parler de vérité. Soit il y a des faits. Que lorsqu'on veut appuyé on les qualifie "d'historiques". Je pense encore que dans un tel domaine, parler de vérité, c'est oublier que même l'histoire est soumise à débat, et que c'est d'ailleurs grâce aux débats qui la traverse que celle-ci est sans cesse pousser à évoluer. Par ailleurs, l'histoire et le politique sont trop souvent proche. Le politique veut écrire l'histoire, et il le fait à travers les lois mémorielles notamment, mais surtout au sortir de conflits sociaux, armés etc. parce que l'histoire est aussi sujette aux rapports de force, et donc à la domination d'un groupe sur l'autre (aujourd'hui on peut considérer que des "communautés" exercent une pression notamment psychologique et que bien qu'ils soient minoritaires ils parviennent à remporter la bataille culturelle en imposant une certaine vision de l'histoire, souvent fondé sur des remords, une certaine culpabilité collective...), l'histoire est bien souvent celle du "vainqueur"... Rappelons nous Sartre :« La vérité en histoire, dont on conviendra aisément qu’elle relève de l’utopie ».
Il en est de même lorsqu'on parle de vérité en sciences en général. On parle souvent de scientificité. En effet, lorsqu'une théorie passe les épreuves des critères de scientificité, alors on peut affirmer qu'elle est scientifique, voire qu'elle est "vraie". Pourtant, y compris en sciences, on parle de "révolution scientifique" lorsque des chercheurs découvrent des choses qui bouleversent le savoir acquis (Copernic, Einstein entre autre). De plus, ces révolutions scientifiques ne bouleversent pas seulement le domaine dans lequel les
recherches ont été mener, mais traverse la science en général. Par exemple, la théorie de la relativité d'Einstein n'a pas produit des effets seulement dans les sciences dites "dures", mais dans l'ensemble, y compris le droit, la sociologie etc. Il s'agissait principalement d'un bouleversement des méthodes de pensée, faisant admettre la question générale de relativité... notamment face aux conservatismes, face aux tenants de "vérités".
La verité en politique est donc très souvent je pense non loin de la démagogie voire d'un certain populisme. Il ne faut pas la confondre avec une conviction tant personnelle que collective. Car si une décision (personnelle au nom du peuple, ou même collective) est apparentée à la verité, alors Rousseau avait bien raison, la démocratie est la dictature de la majorité.
PS : vous aurez remarqué que je ne m'étais pas aventurer sur le terrain religieux. Pourtant, sur ce terrain, il y a aussi beaucoup à dire avec la notion de vérité...
mercredi 10 octobre 2007
Un autre marxisme pour un autre monde
Economiste, directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (EconmiX).
Dans la tourmente de la mondialisation néolibérale, la gauche est
entrée en récession. La France, pays de l’exception supposée, s’aligne
sur une situation désormais quasi générale : un affaiblissement
historique de l’antagonisme entre des prétentions politiques rivales.
Assumant le discours de la droite réactionnaire et une politique
économique libérale, M. Nicolas Sarkozy est parvenu à se faire entendre
des couches populaires les plus fragilisées. Il a réussi à convaincre
que lui seul détient les moyens de réaliser les espoirs qu’incarnait la
gauche, dont il rallie les idéologues et neutralise les chefs de file.
La convergence ultime l’a-t-elle emporté sur la « lutte finale » ? Le défi d’un pouvoir de gauche, porté par des décennies de luttes,
s’était, au sortir de la seconde guerre mondiale, concrétisé dans le
« compromis social-démocrate », selon de multiples variantes, des
centres aux périphéries. Le capitalisme continuait à se déployer en
guerres coloniales et destructions écologiques, mais les privilèges de
la propriété capitaliste s’étaient amenuisés : faibles taux d’intérêt
réels, maigres distributions de dividendes, hausse modérée de la
Bourse, prédominance du secteur non financier. Et l’on mettait en place
des industries nationales, des services publics, une sécurité sociale,
des politiques d’emploi et de développement. Toute une dynamique
« socialisante », parfois véhiculée par des forces politiques de
gauche, 1968 en marquant l’apogée. Soudain l’élan est brisé. A la fin des années 1970, les capitalistes
retrouvent une capacité offensive. Ils engagent un nouveau cycle
historique, néolibéral. Trois décennies plus tard, l’affaire semble
entendue. Du passé, ils ont fait table rase. La voie tracée semble sans
retour. Le doute s’installe sur l’idée même de gauche, non seulement
sur la faisabilité de ses projets, mais sur l’avenir dont elle était
porteuse. Un sentiment de vide, comme la perte d’une croyance. Un
sournois désespoir, qui paralyse. Que manque-t-il donc à la « gauche » pour comprendre sa propre
histoire, en faire le bilan – de son irrésistible ascension à son
déclin historique – et pour être en mesure d’envisager une suite, si
difficile soit-elle ? Tout en nous réclamant de Karl Marx, nous soutenons que c’est au
marxisme lui-même qu’il faut s’en prendre. Car c’est lui qui a
consacré, dans la culture commune, cette division en deux camps :
travail contre capital. Or ce mythe fondateur introduit un biais
fallacieux. L’ordre social moderne comporte non pas une, mais deux
forces sociales dominantes : au monde des « capitalistes » s’en
articule un autre, celui des organisateurs, gestionnaires privés et
publics, experts en tout genre – les « cadres-et-compétents ». C’est à
ces deux forces, liées et pourtant antagoniques, que fait face
l’ensemble des « classes fondamentales populaires ». C’est à partir de
là que se comprend la lutte moderne de classes – un jeu à trois, et non à deux. Dans le « compromis social-démocrate » prévalant durant les « trente
glorieuses », une alliance s’est réalisée entre les classes
fondamentales et les cadres-et-compétents, diversement représentée par
des partis socialistes ou communistes. Les classes fondamentales en
constituaient la force motrice ; les cadres-et-compétents, la cheville
ouvrière. L’inspiration provenait des deux composantes. L’Etat-nation
devint l’Etat social. La gestion des entreprises et des politiques
échappait largement aux détenteurs de capitaux. On parlait d’économie
mixte, entre capitalisme et socialisme. Il reste à préciser le profil
de cet objet et à comprendre dans quelles conditions il a disparu. Pour y parvenir, repartons de l’analyse faite par Marx. Son idée
centrale est que la structure de classe, dans le monde moderne, ne
renvoie pas, comme dans les systèmes antérieurs, à la prétention d’une
supériorité naturelle de certains, mais à l’affirmation de la liberté
et de l’égalité entre tous, telles qu’elles se donnent censément dans
une économie de marché. Seulement, précise Marx, ce système ne se
réalise qu’en faisant du travailleur lui-même une marchandise
exploitable. Une telle économie est donc capitaliste, et non seulement
marchande. Le marché n’est pas en lui-même un rapport de classes, mais
il en est le facteur en dernière instance. Il donne lieu à la propriété
privée des moyens de production. C’est, dit Marx, avec cette matrice
marchande qu’il faut en finir, parce qu’elle conditionne tout le reste. Or, ajoute-t-il, on voit au sein de l’entreprise moderne émerger
l’autre principe rationnel de coordination, susceptible de se
généraliser à l’échelle sociale et de marginaliser puis de remplacer le
marché : l’« organisation », équilibrage a priori et non plus a
posteriori des décisions de production. La classe ouvrière y puisera sa
force ascendante ; les salariés finiront bien par s’approprier les
entreprises ; la révolution ouvrira une ère postmarchande, fondée sur
l’organisation concertée entre travailleurs libres et égaux. Ce « grand récit » résume l’utopie centrale du XXe siècle,
inspiratrice d’héroïques révolutions, de luttes et de réformes
émancipatrices qui ont changé le destin du monde. Référence théorique
fondamentale, il comporte cependant une face obscure car il occulte que
l’organisation est elle aussi, à l’instar du marché, un facteur de
classe : l’autre facteur. Et que la forme moderne de société repose sur
ces deux piliers. La domination de classe y relève de deux forces
relativement distinctes, dont l’une opère à travers la propriété
capitaliste, et l’autre à travers la « compétence » – qui assure
l’organisation économique, administrative, culturelle (1). Ce paradigme, que nous appelons « néomarxisme », implique une
révision importante de l’analytique des structures de classe proposée
par le marxisme classique. Il pose à celui-ci la question de savoir
pourquoi lui échappe cette dualité de la domination, enregistrée par
les sociologies et accessible au sens commun. Pourquoi cette idée
est-elle étrangère à son approche, qui traite la bureaucratie comme une
pathologie, sans discerner dans l’organisation un facteur de classe ? La raison en est que ce marxisme classique émergea lui-même
historiquement, face à la propriété capitaliste, comme le discours d’un
arrangement tacite, et quelque peu occulte, entre les
cadres-et-compétents et les classes populaires. Et c’est pour cette
raison qu’il a pu constituer la doctrine officielle du « mouvement
ouvrier », tant dans le « socialisme réel » qu’au sein du « socialisme
dans le capitalisme ». Dans ces courants historiques s’affirme une
identité de classe ambivalente, constamment déniée, orientée vers un
compromis entre la « classe ouvrière » et le pôle de l’encadrement
économique et culturel. La concertation entre tous (l’« association des
travailleurs », objectif officiel) y prend, à des degrés divers, la
forme d’une économie organisée, sous l’égide d’institutions publiques.
Le pouvoir de tous tend à s’identifier au pouvoir des organisateurs. L’histoire du capitalisme au XXe siècle est ainsi gouvernée par
l’alternance, au sommet du pouvoir, des deux forces socialement
dominantes. La « finance » prédomine jusqu’en 1933 (début du New Deal
aux Etats-Unis). Puis l’encadrement organisationnel, jusqu’aux années
1970. Enfin à nouveau la finance. Quand celle-ci l’emporte, elle impose
aux organisateurs la dynamique du changement social qui lui est propre.
Quand prévaut le pôle de l’organisation, c’est qu’il a fait alliance,
contre la finance, avec les classes populaires. Cette grille de lecture éclaire les destins disparates, et pourtant
parallèles, du capitalisme et du socialisme réel. Elle conduit à mettre
en regard, d’une part, la montée en puissance d’un « pouvoir
managérial » à l’Ouest, vérifiable au niveau des entreprises, des
grandes sociétés et des Etats, et, d’autre part, la « révolution
prolétarienne » à l’Est, laquelle a très rapidement laissé le pouvoir
se concentrer entre les mains des organisateurs, promus en classe
dirigeante unique. Le parallélisme des phénomènes conduit à penser
qu’ils relèvent des mêmes déterminations structurelles profondes,
inhérentes à la forme moderne de société. Au point que la convergence
des systèmes ou le passage de l’un à l’autre furent toujours objet de
débat. Cette alliance historique entre classes populaires et
cadres-et-compétents a pris des formes diverses, se renforçant jusque
dans les années 1960-1970. Elle fut décisive dans les combats du
tiers-monde, dans les poussées révolutionnaires latino-américaines,
dans les mouvements étudiants et ouvriers à travers le monde. Pour ne
parler que de la France, toute une jeunesse étudiante, riche déjà de la
position hiérarchique que ses diplômes lui réservaient dans la société,
ébranlait en 1968 les vieux contextes culturels sur lesquels les forces
de la droite traditionnelle appuyaient leur pouvoir de classe.
Entraînée par cet élan, la classe ouvrière lançait vers le ciel un
ultime assaut : quarante jours de grève plus ou moins nationale. Ce
n’était là qu’un début, disait-on... Pourquoi faut-il dès lors que l’histoire ait pris un autre cours, et que se soit produit un soudain retour de la finance ? C’est que l’endiguement des pouvoirs et revenus de la finance dans
le compromis social-démocrate n’était pas passé inaperçu. Les
idéologues des classes capitalistes, de Friedrich von Hayek à Milton
Friedman, avaient dès l’origine saisi la nature du processus, tant au
plan national qu’international. La finance retrouvant sa pugnacité (le
souvenir de la crise de 1929 s’estompait), son pouvoir se
reconstituait, notamment dans l’émergence d’un nouveau système
financier, celui des euromarchés, à l’abri du contrôle des banques
centrales. Chaque écueil que le compromis de l’après-guerre rencontrait sur sa
route – à commencer par la crise du dollar au début des années 1970 –
en fragilisait les fondements. L’incapacité des tenants du compromis à
faire face à la crise structurelle des années 1970, notamment à
l’envolée de l’inflation, favorisa l’émergence de pouvoirs, ceux
qu’incarnaient Mme Margaret Thatcher et Ronald Reagan, affrontant avec
une détermination « de fer » les résistances ouvrières. En 1979, les
taux d’intérêt étaient portés à des niveaux sans précédent, bouffée
d’air frais pour des classes capitalistes dont le revenu était au plus
bas. Crise dans le tiers-monde endetté. Une nouvelle discipline était
imposée aux travailleurs et gestionnaires. Les grandes tendances capitalistes à la mondialisation commerciale
et financière, que l’ordre social antérieur était parvenu à domestiquer
dans des politiques de développement, reprenaient ainsi le dessus, dans
des conditions renouvelées par certaines « avancées » technologiques.
La mondialisation changeait de caractère. Elle imposait une nouvelle
division internationale du travail, sous hégémonie américaine, qui
relança l’exploitation coloniale et plaça en concurrence tous les
travailleurs du monde. Le miracle chinois allait cacher les plaies de
l’Amérique latine. Dans ce processus, les cadres-et-compétents ont été repris en main
par la finance. Dépossédés de la capacité d’initiative et détournés des
objectifs qui avaient été les leurs dans le contexte de l’Etat-nation,
ils se montrent incapables d’en rétablir les logiques au plan
continental, comme en Europe. Ils passent du compromis social-démocrate
au compromis néolibéral. Un ralliement plus ou moins empressé selon les
contextes historiques, plus allègre aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni
qu’en France. Lorsque des figures politiques représentatives des
cadres-et-compétents se rallient aux options néolibérales, il n’y a pas
de trahison individuelle. Au-delà de l’ambiguïté des carrières, les
conditions historiques qui avaient conduit à l’émergence du compromis
social-démocrate ont disparu. Feu la gauche ! Et la question se pose
alors pour les classes fondamentales : comment reprendre l’initiative
politique ? Pour répondre, il faut d’abord élucider un second point. Comment
passe-t-on du jeu à trois à un jeu à deux ? Comment le schéma ternaire,
de classes, se matérialise-t-il dans la forme binaire (droite-gauche)
qui gouverne la scène politique ? Dans le schéma démocratique de
gouvernement à la majorité, la gauche constitue le lieu politique
problématique de l’alliance entre les classes fondamentales et les
cadres-et-compétents. Au tournant du XIXe au XXe siècle,
révolutionnaire ou réformiste, elle s’est historiquement constituée
quand le salariat s’est tourné vers les couches de la « compétence »,
de l’encadrement et de la culture, les entraînant dans sa dynamique
historique. Les intellectuels et organisateurs en tous genres ont alors
joué un rôle-clé, se positionnant volontiers à l’avant-garde du
« mouvement ouvrier ». Assurément, l’« organisation » recèle un immense potentiel de
tyrannie, mais elle ne s’exerce comme telle qu’en s’exposant de façon
publique : elle s’énonce en projets d’ensemble, articulant fins et
moyens. A l’inverse, le « marché », en tant que tel, n’a aucun plan
commun à dévoiler ni à soumettre à la critique commune. S’il requiert
publicité et propagande, il n’a rien d’autre à offrir aux citoyens que
la promesse d’une prospérité inscrite dans les mécanismes du profit et
de l’intérêt individuel. Il n’est donc pas indifférent d’être gouverné
à gauche ou à droite. Mais la « gauche » est un vocable désignant une chose instable dont
le contenu varie selon que les cadres-et-compétents sont engagés dans
un compromis social-démocrate, à gauche, ou dans un compromis à droite.
La Gauche majuscule, la « gauche de gauche », n’est pas une institution
naturellement garantie. Elle est un événement, qui se produit quand le
courant populaire parvient à entraîner les cadres-et-compétents dans la
dynamique d’émancipation qui lui est propre. Dans une telle situation,
le lien naturel entre les deux composantes de la domination de classe
se distend, l’étau qui enserre le grand nombre se relâche. La situation est aujourd’hui tout autre. Le monde ouvrier a perdu sa
centralité, sa place stratégique dans la production qui faisait de lui
un élément moteur. L’alliance avec les cadres- et-compétents est
devenue problématique. Les classes fondamentales sont placées dans un
embarras historique. La difficulté tient, d’une part, à ce que la puissance nécessaire à
la marginalisation de la propriété capitaliste se construit à travers
l’alliance avec un partenaire qui peut y trouver ses propres raisons,
mais qui reste en même temps – du haut de ses privilèges d’expertise et
de direction – un adversaire de classe. Parce que la domination est
double, le combat est à mener sur les deux fronts. Il est clair, d’autre part, que les classes fondamentales ne peuvent
l’emporter que si elles réalisent l’unité politique des fractions entre
lesquelles elles tendent à se diviser. Ce fractionnement congénital se
manifeste dans leur éparpillement sur l’échiquier politique. La droite
« propriétaire » fascine les travailleurs indépendants et les couches
les plus fragiles du salariat. La gauche « organisatrice et
compétente » aspire les salariés du public et, plus généralement, ceux
qui ambitionnent une ascension sociale à travers les voies de la
compétence. Ces tensions dessinent en creux les exigences d’un
programme d’union populaire. C’est cette politique d’unité et
d’alliance qui a jalonné l’histoire moderne de temps forts
d’émancipation, réformes ou révolutions. Il n’existe aucune voie
royale, alternative. Il n’est d’autre choix d’avenir que de la
développer du plus local aux échelles les plus vastes, de l’Europe à
l’espace-monde. Et d’en radicaliser les objectifs. Il ne s’agit pas seulement de la propriété commune de certains
moyens de production et de la répartition convenable du revenu. Il
s’agit, en même temps, des conditions de la vie commune, c’est-à-dire
du rapport entre les sexes, de l’écologie, du travail, de la santé, de
l’éducation, de la recherche, de l’urbanisme, etc. La lutte contre le
capitalisme, dont la logique est l’accumulation du profit, la richesse
abstraite, a toujours été une lutte pour les conditions concrètes de
l’existence, pour une emprise sur la production de la vie sociale. Comment les classes fondamentales peuvent-elles reprendre
l’initiative ? Nécessaire, une forme d’organisation politique qui leur
soit propre, celle du « parti », même au pluriel, ne saurait répondre à
l’ensemble du problème. Seule une diversité de mouvements autonomes,
pérennes ou circonstanciels, est susceptible de mener au jour le jour
le combat sur les deux fronts : contre les coups toujours nouveaux du
capitalisme et contre la propension de l’« élite » à détourner à son
profit l’élan des luttes populaires. C’est donc d’une symbiose, d’une
connivence intellectuelle, morale et politique, entre partis et
mouvements qu’émergera une Gauche majuscule capable d’affronter le
pouvoir capitaliste. Le « système du monde » capitaliste n’est pas à comprendre sur le
mode de l’Etat-nation, dans lequel se déploie la structure de classe
ici décrite. Il oppose centre et périphéries. Il transforme les
rapports de classes en relations asymétriques, de domination et de
guerre. Mais le mouvement historique qui a vu la logique moderne de
production et de gouvernement se déployer dans les Etats-nations
classiques, aujourd’hui d’échelle continentale, conduit à terme à
reproduire cette même matrice dans la forme d’un Etat-monde en
gestation. Avec toute leur puissance militaire, économique et
culturelle, les Etats-Unis, centre mondial systémique, impérialiste,
s’emploient à s’imposer comme l’acteur dominant de cette « étaticité »
de classe globale en voie de formation. Dans une large mesure, ils y parviennent. A l’opposition des deux
mondes, propre à la guerre froide, ou à celle d’une « triade » –
Etats-Unis et Canada, Union européenne et Japon –, s’est substituée une
hiérarchie hégémonique impérialiste unipolaire, un pôle de
concentration des capitaux, commandant leur réexportation au reste de
la planète. Contre cette nouvelle forme de concentration de pouvoir
mondiale naissante se forge l’unité des luttes et des résistances,
s’ébauche la convergence entre luttes de classes, de races et de
genres. Cette conscience est encore bien fragile, à la fois éclairée
par les craquements du néolibéralisme et menacée par les contradictions
qu’alimentent nationalismes et sectarismes de toute sorte. On ne peut
ici tabler sur les partis pour organiser l’internationale. C’est la
forme du mouvement qui prévaut. A la recherche de ses bases sociales,
de sa « mondialité », de son idéologie aussi, un autre marxisme pour un
autre monde reste encore largement à inventer.
(1) Dans Altermarxisme, Un autre marxisme pour un autre monde,
Presses universitaires de France, Paris, 2007, nous présentons, aux
chapitres 5 et 6, deux théorisations distinctes, et pourtant
convergentes, de la structure de classe dans la société capitaliste.
lundi 8 octobre 2007
« Qu’est-ce que penser à gauche, aujourd’hui ? »
Séminaire 2007-8 Université Nomade, Collège International de Philosophie
Pour ceux qui peuvent venir sur Paris ou qui y sont déjà, allez y faire un petit tour, je pense que cela peut vraiment être intéressant.
Dans le cadre des rencontres qui composent le séminaire, un certain nombre d’intellectuels (philosophes, économistes, sociologues, hommes politiques) seront amenés à réfléchir – en particulier à partir de l’actualité qui est la nôtre - à la question « Qu’est-ce que penser à gauche, aujourd’hui ».
Les organisateurs du séminaire croient en effet que les définitions classiques de « droite » et de « gauche » sont désormais devenues au moins en partie obsolètes, et qu’il n’est plus possible d’utiliser, à partir de la tradition des droits de l’homme, l’identification de la droite avec le privilège de la liberté et celle de la gauche avec le privilège de l’égalité – comme c’est par exemple le cas dans la pensée du philosophe italien Norberto Bobbio.
« Penser à gauche », n’est-ce pas plutôt penser et pratiquer la transformation directe des formes de vie, et chercher à arracher ces dernières à l’hégémonie du mode de production capitaliste et de la gouvernance libérale ? Bien entendu, il ne s’agira pas ici d’exiger des intervenants qu’ils se confrontent nécessairement avec cette hypothèse. Cependant, on leur demandera la manière dont ils envisagent la possibilité des transformations de la vie et l’invention de nouvelles « formes de vie » susceptibles de traverser et d’innerver le tissu biopolitique ; ou encore la manière dont on peut aujourd’hui lutter contre les structures du biopouvoir, c’est-à-dire contre les dispositifs qui affirment partout le marché mondialisé et l’hégémonie du capital.
On pourra enfin les interroger sur la métamorphose des traditions de lutte, de pensée et de gouvernement qui ont été celles du socialisme sous ses différentes formes (de la social-démocratie au keynesisme ou aux théories liberal…) : car, encore une fois, il ne s’agit en aucun cas de se satisfaire de la reprise du vieux concept de « gauche », mais au contraire de faire jouer la contradiction et le débat théorique dans un espace de pensée qui soit aussi celui du projet et des pratiques d’une alternative possible.
Le séminaire aimerait donc être l’occasion d’une prise de conscience : celle de la nécessité d’une innovation catégorielle - et matérielle – radicale afin de penser la liberté et la justice des multitudes. Mais il sera également le lieu d’une discussion serrée sur la transformation des « formes de vie » et des besoins de libération qui y sont liés. Qu’est-ce que penser à gauche, aujourd’hui ? C’est-à-dire aussi : « qu’est-ce que décider d’être de gauche aujourd’hui », et comment agir à partir de cette décision ?
jeudi 4 octobre 2007
10 % des français se partagent 46% du patrimoine total de la France
En supprimant les droits de succession et
de donation en juillet 2007, Nicolas Sarkozy a choisi de renforcer cet
état de fait. La même année, le rapport de la fondation Abbé Pierre sur
le mal-logement soulignait que plus de 2 millions de personnes vivaient dans une situation de pauvreté ne leur permettant pas de se loger dignement.
Loin de résorber les inégalités entre les citoyens, la politique de classe menée par le nouveau Président et son gouvernement va au contraire les renforcer. En effet, 90% des successions entre conjoints et 80% des successions en ligne directe (vers les enfants) sont déjà exonérées de taxes car elles sont inférieures au plafond fixé par la loi.
La taxation du capital au moment de sa transmission est pourtant une
pratique commune à la quasi-totalité des pays de l’Union européenne, et
ce dans un objectif de justice sociale. Il est en effet cohérent de reverser au budget de l’Etat et par extension à la collectivité une partie du patrimoine accumulé
par
les personnes dont on hérite, car ce patrimoine a bien souvent pu
être constitué grâce à la qualité des infrastructures publiques de
notre pays et au travail de toute une main d’œuvre.
Le bouclier fiscal, voté lui aussi dans le désormais célèbre paquet fiscal dans lequel était également la mesure sur les droits de succession, va lui aussi permettre aux plus grandes fortunes de payer moins d’impôts.
Aucun contribuable ne pourra payer plus de 50% de son revenu en impôt. Mais, mis à part ceux qui vivent de leurs rentes, cette mesure ne touchera ni les classes populaires ni les ménages aux revenus moyens. À ce titre, l’ISF (l’Impôt de Solidarité sur la Fortune) a également été réformé de manière à exonérer 30% de la valeur de la résidence principale des assujettis contre 20% précédemment. Aujourd’hui, moins de 0,5% des français payent l’ISF, ce qui signifie que leur patrimoine est supérieur à 750 000 euros.
Encore une fois, ils est facile de voir à qui Nicolas Sarkozy
s’adresse dans cette réforme fiscale qui coûtera chaque année 15
milliards d’euros à l’Etat pour une efficacité économique nulle.
à lire sur le blog du Pôle Convictions du MJS (il faut bien en faire la pub, il est encore vraiment trop méconnu...)
mardi 2 octobre 2007
Pourquoi Karl Marx fait-il peur ?

Dans la France d'aujourd'hui et y compris dans une bonne partie du monde, celui qui a révolutionné une partie de la philosophie politique ainsi que l'économie politique est boudé voire totalement rejeté. Pourquoi ?
Peut-être parce qu'il a fait l'objet d'attaque incessante, notamment par les plus libéraux et conservateurs américains lors de leur combat historique contre la pensée communiste et les communiste eux-mêmes ("véritables" ou supposé à l'image des soviets pendant la guerre froide ou des chinois de nos jours).
Mais Marx est-il vraiment dépassé ? N'y-a-t-il rien à en tirer aujourd'hui ? Je crois l'inverse, et je ne suis pas le seul. Cependant, trop peu nombreux sont les gens de gauche qui osent encore aujourd'hui faire référence à cet auteur ou à sa doctrine sous peine d'être taxé d'archaïsme ou autre. Pourtant dans un monde dominé
par un capitalisme financiarisé comme le nôtre, la pensée de Marx est d'une actualité brulante. S'il inscrit sa pensée et ses reflexions de manière exgéré dans le contexte historique de l'époque, il apporte néanmoins des clefs de lecture encore largement valable de nos jours.
Simplement, puisqu'il est de bon ton de le railler, puisqu'on ne parle pas de l'économiste dans les facultés d'économie (il était d'ailleurs partisan d'envisager l'économie sous les termes "d'économie politique" assumant le fait qu'il ne s'agit pas vraiment d'une science mais qu'elle est le fruit d'enjeux, de rapports de force, et emprunte d'idéologie peu importe les positions),
puisqu'on ne parle pas du juriste dans les facs de droit (droite...), puisqu'on ne parle pas de l'historien, du philosophe etc. !!!
Lorsqu'une personne a pensé le monde comme Karl Marx l'a fait, la peur de certains de perdre leurs positions de pouvoirs, et la bataille culturelle et médiatique menée pendant des décennies ont fait perdre de vue à beaucoup l'apport à la philosophie, aux sciences en générales, ou à la pensée politique de cet auteur, penseur d'un niveau que peu peuvent se voir reconnaître aujourd'hui.
Lire et relire, cesser d'écouter les conneries du bruit médiatique, cela vaut pour Marx et bien d'autres. Ne pas faire l'amalgame d'une pensée et d'une doctrine démambrée dans sa pseudo mise en oeuvre sur une bonne partie de la planète (Cuba, URSS, Chine, Vietnam, etc.).
rappelez-vous : « Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses », Karl Marx.



